Enjeux
Les tentations de sorties de crise individuelles pour les Etats sont grandes, l’Europe qui s’est construite sur des collaborations économiques et monétaires vit donc un moment critique. La crise ne révèle-t-elle pas l’importance persistante de problématiques budgétaires nationales qui montrent que l’économie européenne demeure secondaire par rapport à la sauvegarde des économies nationales ? Dès lors, l’affirmation de l’Europe ne passe-t-elle pas par d’autres ressorts (diplomatiques, militaires, négociations commerciales, aboutissement du cycle de Doha) ?
Invités
- Bertrand BADRE, Directeur des Finances du Groupe Crédit Agricole ;
- Pierre SIMON, Président Eurochambres ;
- Nicolas VERON, Economiste au sein du think tank Bruegel ;
- Hervé SAINT-SAUVEUR, Membre du Conseil national de l’information statistique, représentant les associations professionnelles ;
- Marcel GRIGNARD, Secrétaire Général de la CFDT, en charge des Affaires Européennes.
Modératrice : Françoise CROUÏGNEAU, Journalise à La Tribune, Présidente de l’Association des Journalistes Economiques et Financiers
Hervé SAINT-SAUVEUR
- La crise actuelle est une crise financière et économique qui requiert une régulation adaptée par l’ensemble des acteurs sur l’ensemble des marchés ;
- Le rôle des infrastructures de marchés mérite d’être souligné (concernant par exemple les instruments dérivés) ;
- Des politiques de relance économique de pays du G20 doivent être mieux coordonnées, surtout dans le domaine de l’énergie et de la recherche ;
- L’Europe est un pôle important par sa taille, son tissu industriel solide (qui a su bien résister jusqu’à présent), par sa monnaie commune, un système bancaire (moins touché que dans les autres ensembles géographiques), et par la BCE. Mais c’est aussi une structure encore fragile ;
- La période de crise permettra peut-être la mise en place des certaines reformes structurelles et le lancement d’un certain nombre de programmes au niveau Européen (la stratégie de Lisbonne).
Bertrand BADRE
L’Europe est-elle une solution ou une cause des problèmes dans le contexte actuel ?
La crise d’aujourd’hui est :
- Une crise de valeurs – une crise éthique, et presque spirituelle, qui se traduit par une remise en cause de principes sur lesquelles l’économie mondiale s’est développée. Ceci résulte d’un surgissement de contradictions très fortes au sein du système capitaliste ;
- Une première crise globale de la mondialisation ;
- Une crise de la régulation – ou plus précisément d’un manque de régulation, qui va se traduire par la création d’un nouveau mode de gouvernance mondiale.
La crise met l’Europe sous pression :
- En interne – en Irlande par exemple le taux de chômage a doublé en deux mois ; les salaires des fonctionnaires ont baissé pour la première fois dans l’histoire de ce pays ;
- En externe – la mise en accusation par les Etats-Unis de l’Europe, qui est jugée inactive ; ainsi que la réapparition du nationalisme et du protectionnisme.
Cette crise peut sonner la fin d’une certaine Europe. Le risque de l’éclatement de l’UE est réel. En effet, actuellement on ne parle que des capitales des pays membres, et non pas de Bruxelles.
L’Europe est aussi une partie de la solution, par l’existence de l’Euro et de la BCE.
Nicolas VERON
- L’Europe actuelle est celle qui a été construite il y a 50 ans. La vraie question est de savoir s’il y aura une nouvelle Europe ?
- La question pour l’Europe n’est pas celle d’être ou non un leader mondial. L’Europe s’est montrée incapable d’agir dans plusieurs domaines ; elle est vue plutôt comme une expérimentation impressionnante mais cela ne crée pas de leadership mondial ;
- On peut dire que l’Europe est aujourd’hui soumise à des tests de survie face à des tensions politiques et sociales extrêmement fortes. Mais si elle est y survit, c’est à ce moment-là qu’elle sera capable de devenir un leader.
En Europe il existe un décalage entre les structures économiques et politiques :
- La politique est locale – conduite dans le cadre des Etats ;
- L’économie est mondiale.
L’UE a essayé de résoudre ce décalage. La politique de l’interdépendance est fortement testée par la crise. Les institutions européennes ont bien tenu le choc pour tous les phénomènes pour lesquelles on a déjà eu des procédures :
- La BCE a bien réagi et a renforcé sa crédibilité ;
- La Commission européenne – sur le plan de la politique de la concurrence, la CE a bien affirmé son autorité en faisant reculer Nicolas Sarkozy (le plan d’aide à l’industrie automobile), et le gouvernement irlandais (le plan d’aide aux banques).
Cependant l’Europe souffre d’une incapacité totale à inventer de nouvelles solutions. La Commission est une bonne gardienne des traités, mais elle n’est pas une bonne institution de politiques publiques dans un environnement qui exige l’inventivité.
Les sujets les plus urgents pour l’UE :
- Les pays émergents de l’Europe centrale et orientale, déstabilisés par les forces du marché (ayant pour conséquence une variabilité de change et une baisse de l’activité économique). Ces 10 pays de l’UE ne représentent que 2.5% des actifs financiers de l’UE. Un impératif de solidarité pour l’UE ;
- Eviter l’éclatement de l’UE face à la crise ;
- En l’absence d’une dimension politique, il est impératif et urgent d’innover. Or, aujourd’hui, il n’y a pas de signes d’une capacité d’innovation en marche de la part des hommes politiques européens.
Quel rôle ont les syndicats dans les innovations concernant l’Europe ?
Marcel GRIGNARD
La crise actuelle a des multiples facettes – elle est écologique, géopolitique, et c’est également une crise des acteurs, qui se trouvent désarmés et incapables de proposer une lecture pertinente de ce qui se passe.
Cette crise s’accompagne de mutations graves pour les salariés. Des salariés sont souvent contraints d’accepter une baisse des salaires de 15%, 20%, ou 30% pour le même travail. En Europe centrale, les salariés (qui ont hérité d’un système de couverture sociale en faillite) ont beaucoup servi pour la progression économique de l’Europe, et aujourd’hui ils se trouvent délaissés. Des salariés qui perdent leurs salaires sont enclins à remettent en cause les principes-fondateurs de l’Europe (comme la libre circulation des travailleurs au sein de l’UE).
En effet, à l’ occasion de la crise toutes les insuffisances de l’Europe apparaissent. Ainsi, l’industrie mondiale va sortir de cette crise complètement transformée : le centre de gravité va se déplacer vers l’Asie du Sud et les voitures vont être complètement différentes. L’Europe se trouve incapable de proposer un plan européen de transformation de cette industrie. A la place, les membres de l’UE mettent en place des primes à la casse. Ces politiques sont contre-productives et produisent des effets pervers - les constructeurs les plus aidés par ces mesures en Allemagne sont les constructeurs français. On fait comme si les intérêts étaient avant tout nationaux, et cela s’avère contre-productif. Ce phénomène est grave car les politiques nationales en faveur du protectionnisme faussent la conception de l’intérêt commun européen.
On est en train de miner les fondements de ce qui fait la force de l’Europe (comme le creusement des déficits publics allant contre les critères de Maastricht).
Une guerre est-elle nécessaire pour construire l’identité européenne et renforcer l’intégration de l’EU ?
Nicolas VERON
Il faut tenir compte du fait que la prochaine guerre sera une guerre nucléaire avec des armes de destructions massives, beaucoup plus symétrique (entre les nations développées). En raison de ces changements technologiques majeurs, une guerre potentielle n’aura pas les mêmes effets « intégrateurs » et « mobilisateurs » que les guerres dans le passé. D’où un regard sceptique sur la nécessite d’un conflit pour avancer l’intégration européenne.
D’autre part, au niveau mondial, l’Europe est incapable de résoudre ou de prévenir des conflits potentiels, susceptibles de surgir dans différents endroits suite à la crise économique. Ces nouveaux défis de sécurité font appel à une capacité politique et diplomatique européenne forte, au delà de frontières nationales.
D’autre part, les partis politiques qui peuvent apporter des solutions face à la de-crédibilisation de l’UE et de la politique en général.
Marcel GRIGNARD
Ce qui a fait démarrer l’Europe à ses origines était la mise en commun de la production du charbon et de l’acier. On pourrait alors imaginer la même dynamique pour le secteur de l’énergie et la mise en place d’une vraie économie de la connaissance.
Le président de la Commission n’est pas essentiel - n’importe quel leader peut porter un tel projet. Mais avant d’avoir un leader, il faut bâtir des institutions fortes et changer de système de décision au sein de l’UE.








