Le 13 janvier, le Mouvement Européen-France accueillait, au MEDEF, Marc Spielrein, Président de la Semmaris qui gère le marché international de Rungis.
1. M. Spielrein a tout d’abord présenté le marché de Rungis : un marché, âgé de 40 ans, indépendant de la grande distribution qui génère 7, 5 milliards par an de chiffre d’affaires et emploie 11 500 salariés. A Rungis s’échangent 5 à 20 % des produits frais consommés en France. S’y approvisionnent des restaurants, des responsables de restauration collective, des détaillants et vendeurs sur les marchés de rue qui y trouvent une gamme extrêmement variée de produits (viande, produits laitiers, légumes et fruits, produits confectionnés, fleurs). Un exemple concret : 40 sortes de pommes y sont en général disponibles contre un nombre limité dans les magasins de détail. Il a souligné l’importance de la consommation alimentaire en dehors du foyer qui reflète des changements en profondeur de nos sociétés (un repas sur 5 en France est pris à la maison, contre 1 sur 3 en Grande-Bretagne et 1 sur 2 aux Etats-Unis, avec une tendance à se rapprocher des standards anglo-saxons).
A Rungis se croisent donc des flux logistiques importants ; ce marché reste toutefois une plate-forme efficace dont le coût est faible (12 % environ). Lorsque les producteurs déplorent les marges liées à la distribution, ils ne réalisent pas qu’en France, celles-ci sont relativement limitées (par comparaison, en Chine, le producteur ne touche pas 25 à 33 % du prix de vente comme en France en moyenne, mais 10 % de celui-ci seulement). De nombreux pays ont des difficultés à organiser une distribution saine et contrôlée des produits alimentaires. Rungis dispose d’un réel savoir-faire en la matière.
M. Spielrein a aussi souligné que Rungis est une véritable plate-forme internationale :
- la plupart des produits vendus à Rungis sont d’origine française : deux tiers en moyenne, même si, pour certains produits (agrumes, bananes), la part des importations atteint 50 % ;
- 10 % des marchandises sont exportées pour un CA d’environ 700 millions d’Euros. Des grands magasins prestigieux à Londres ou Berlin, des restaurants situés hors de France s’y fournissent.
La totalité des échanges s’effectue dans le respect des règles d’hygiène et de qualité d’une part, de concurrence d’autre part, définies à l’échelon européen. C’est pourquoi, M. Spielrein a qualifié Rungis de « champion français » de niveau mondial. Il a insisté sur le fait qu’en dépit de certaines revendications de fermeture des marchés, la France n’aurait rien à gagner d’une posture protectionniste. Ses paysans, ses entreprises agro-alimentaires, comme les distributeurs, ont tout à gagner de frontières ouvertes.
2. Sur les échanges mondiaux, M. Spielrein a d’abord souligné la hausse spectaculaire des produits alimentaires intervenue entre 2006 et 2008 ; cette croissance, d’une violence sans précédent, a par exemple fait passer le prix du blé de 180 dollars la tonne en 2002 à 260 dollars en 2008, avant de retomber à 130 euros actuellement.
L’afflux massif de capitaux spéculatifs sur les marchés est un facteur aggravant de la volatilité des prix agricoles avec deux conséquences :
- les émeutes de la faim dans le monde qui touchent des populations urbaines ayant quitté récemment leur terre et qui, exerçant des métiers très mal rémunérés, ne peuvent pas faire face à la hausse des prix ;
- des craintes de pénuries alimentaires à long terme. Ainsi, d’après une enquête du CREDOC et de la Semmaris, les Français sont convaincus à plus de 90% que les famines reviendront dans les pays en voie de développement et que des famines menacent la France.
Un autre chiffre à retenir : 83 % des Français sont favorables à l’auto-suffisance alimentaire de l’Union européenne.
Se pose ainsi la question de l’équilibre entre offre et demande à long terme. La réponse à cette question se décompose en trois points : - la démographie de la population mondiale à l’horizon 2050, assez difficile à prévoir selon Marc Spielrein ;
- la ration calorique des populations. Le PDG de Rungis a rappelé que la France avait atteint sa ration calorique autour de 1780, la Grande Bretagne vers 1740. Certes, 1,5 milliards d’humains sont encore sous-alimentés. Mais les Chinois et les Indiens notamment sont sur le point d’atteindre leur ration calorique bien plus vite que les Européens autrefois ;
- Le changement de diète alimentaire : d’une manière générale, l’homme se nourrit davantage de protéines.
Marc Spielrein estime que l’équilibre à long terme est à peu près garanti grâce aux fortes capacités d’adaptation de l’offre et de la demande. En effet, la ressource agricole n’est vraisemblablement pas aussi limitée que veulent l’avancer certains experts (réserves de productivité en Russie et 10% de terre en jachère dans l’UE). Cependant l’élasticité de l’équilibre entre l’offre et la demande n’est pas instantanée (temps de la culture ou de l’élevage). L’impact social de l’agriculture ne doit pas non plus être négligé : plus de 50% des hommes vivent de leur auto-production sur la terre. Si les prix sont élevés, les conséquences sont positives pour les ruraux et négatives pour les urbains. Dans le cas où les prix sont bas, ce sont les conséquences inverses qui se produisent.
Marc Spielrein conclut son exposé sur le thème du commerce international. Certes, il ne représente que 10% du volume de Rungis mais fait l’objet de débats politiques très intenses. Faisant référence au Cycle de Doha, il évoque le problème causé par les subventions accordées par les USA à leurs producteurs. Il faut laisser les pays ou des groupes de pays (comme l’UE) gérer l’équilibre de l’offre et de la demande des prix agricoles par des contrôles douaniers ou des outils financiers pour envoyer aux producteurs des signaux leur permettant d’accroître leur production et ainsi limiter les pénuries alimentaires. Certains, comme les Australiens, membres du puissant groupe de Cairns, prônent à l’OMC un libre-échange qu’ils ne pratiquent pas toujours.
Avant de passer la parole à l’assemblée, Sylvie Goulard a brièvement fait quelques remarques, nourries de son expérience à Bruxelles. Les termes du débat ont radicalement changé en peu de temps. Alors que la réforme de la PAC était conçue, depuis des années, comme une limitation de la production, aujourd’hui on songe à accroître les quantités produites ; lors du bilan de santé de la PAC sous présidence française, on a relevé les quotas laitiers non sans maintenir leur suppression programmée bientôt. La sécurité alimentaire et la défense du terroir sont également de plus en plus importantes. Se pose également la question de la politique de sensibilisation à l’environnement, notamment sur le bilan carbone des produits importés hors saison.
Interrogé sur ce point, Marc Spielrein a répondu que, selon lui, les échanges sont indispensables pour assurer un système efficace et une alimentation équilibrée. Prenant l’exemple du melon d’eau produit en Guadeloupe, il explique que refuser d’en acheter pour des raisons de bilan carbone porterait préjudice aux producteurs locaux. Le coût social doit également être pris en compte. De plus, conserver des pommes produites localement en frigo afin de pouvoir les consommer toute l’année n’est pas neutre sur un plan carbone. La question du bilan carbone est pour lui davantage un effet de mode compte tenu du manque de rigueur dans l’analyse.
Répondant à une question sur la gestion de la préférence communautaire au sein de Rungis, le PDG du Marché International français a d’abord précisé que le choix de la provenance des produits s’opérait dans le cadre des règles communautaires. Dans ce cadre, le coût de l’hygiène et de la sécurité alimentaire à l’échelle internationale est très important. Depuis l’affaire de la vache folle, explique-t-il, le prix de la viande a augmenté de 15% au nom du renforcement des mesures d’hygiène et de sécurité alimentaire. Aujourd’hui, le risque pour l’Europe proviendrait essentiellement des produits importés hors de l’UE ; selon les ports d’entrée dans le marché intérieur européen, les contrôles seraient hélas plus ou moins rigoureux.
A une question sur le risque de faire des produits alimentaires un objet de spéculation, le PDG de la Semmaris a souligné qu’il est concevable que des liquidités proviennent de financiers qui ne sont pas des producteurs ou des acteurs de la filière agricole mais que les marchés à terme doivent être gérés par des règles limitant les excès, organisant et régulant ceux-ci, notamment en raison des conséquences sociales qui pourraient se produire en cas de spéculation excessive (famines notamment). Il est également important de maintenir une production européenne assurant l’auto-suffisance car les produits agricoles pourraient devenir des armes stratégiques, comme le pétrole ou l’eau.
Interrogé sur la crise financière et son impact sur la situation économique de Rungis, Marc Spielrein a sereinement expliqué que le secteur agroalimentaire avait déjà connu une chute de consommation ces dernières années et n’était donc pas affecté par la crise actuelle. En est pour preuve la part constante de l’alimentation dans les dépenses des ménages en France à l’automne 2008. De 1977 au cours des années 1990, celle-ci représentait 25 % des dépenses moyennes par foyer. Puis cette part s’est réduite pour atteindre 21,3 % en 2003 et se stabiliser aujourd’hui autour de 19,6%.
En conclusion de ce débat, Marc Spielrein a rappelé la place de Rungis dans l’Union européenne expliquant qu’il existe environ 110 marchés de gros dans l’UE dont 27 en France. La plupart d’entre eux sont tournés vers l’approvisionnement du marché local ou régional. Seuls les marchés de Rungis et Barcelone ont un rang international.











