Laureen Bouyssou : Dans votre Portrait chinois publié sur le site Politiquemania.com en décembre 2008, pour « L’évènement politique qui m’a marqué », vous répondez : « La chute du Mur : j’étais à Berlin dans la nuit du 9 novembre 1989. » Pourquoi étiez-vous à Berlin à ce moment là ? Quelle était l’ambiance cette nuit là ? Quel(s) souvenir(s) le(s) plus fort(s) en gardez-vous ?
Alain Lamassoure : J’étais à Berlin par hasard… mais pas tout à fait par hasard ! A l’époque de la Guerre froide, les institutions occidentales avaient l’habitude de faire des réunions de travail régulières, la défense de Berlin-ouest étant assurée militairement mais aussi par l’organisation de réunions internationales. Je faisais partie de la Commission juridique du Parlement européen qui se réunissait à Berlin les 9 et 10 novembre 1989. Nous travaillions dans l’immeuble du Reichstag (à l’époque, le Palais des Congrès). A huit heures du soir, on apprend à la radio qu’à minuit le passage vers l’Ouest serait libre. A minuit, j’étais donc à Checkpoint Charlie [point de contrôle entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, ndlr]. Ce qui m’a frappé ce sont les jeunes qui passaient de Berlin-Est à Berlin-Ouest et qui découvraient les fruits sur les étals des épiciers turcs ouverts. De jeunes adolescents découvraient les bananes et criaient ; au passage, cela en dit long sur le niveau de consommation à Berlin-Est. Le lendemain, la population de Berlin était retournée au travail comme si de rien n’était. Puis, les ouvriers, les employés sont retournés fêter la chute du mur entre midi et quatorze heures. Dans notre pays où la culture gréviste est si importante, voir le peuple faire la révolution hors des heures de travail, a été un choc pour moi.
L.B. : Les élites politiques avaient-elles vu venir la chute du mur ?
A.L. : Aucun n’a vu venir la chute du mur. Pour preuve, le 9 novembre, à Bruxelles, il y avait un colloque sur la sécurité de l’Europe avec Manfred Wörner, ancien ministre de la Défense de l’Allemagne de l’Ouest [de 1982 à 1988], secrétaire général de l’OTAN [de 1988 à 1994] et grand spécialiste des questions européennes. En Pologne, il y avait eu des élections semi-libres en juin. En Hongrie, Imre Nagy [exécuté à Budapest en 1958] avait été réhabilité [il reçoit des obsèques populaires et nationales et est officiellement réhabilité par le Parti peu après, ndlr]. A Berlin-Est, il y avait des manifestations. On a demandé à Wörner ce qu’il pensait de tous ces événements et il a répondu : « La réunification ? Pas avant vingt ans. »
L.B. : D’après vous, qui a le plus contribué à la chute du mur ? Les manifestations des Allemands ou le fait que Gorbatchev avait fait savoir qu’il n’interviendrait pas en RDA ?
A.L. : Les manifestations et l’accélération de la fuite des Allemands de l’Est par la Hongrie qui facilitait l’obtention de visas, ce qui permettait à la population de fuir malgré le mur. Gorbatchev a fait des déclarations plus tard ; il a donné son feu vert en disant qu’il ne s’opposerait pas à la réunification, au contraire de ses prédécesseurs qui avaient envoyé les chars.
L.B. : Peut-on considérer la chute du mur et la réunification allemande comme des éléments fondateurs de la naissance de l’Union européenne ?
A.L. : Oui. Incontestablement. Helmut Kohl, [chancelier de la République fédérale d’Allemagne réunifiée de 1982 à 1998], qui a été réélu et était approuvé par ses partenaires européens, a fait un choix historique en accord avec François Mitterrand : celui de faire coïncider la réunification avec le progrès de l’intégration européenne en Allemagne ; ce qui a conduit à l’Union monétaire, mais Mitterrand n’a pas suivi sur l’Europe politique. Kohl, lui, voulait Lisbonne dès 1992.








