« Un sommet de la honte »

      
     Au XXème siècle, la fin des années 1930 sombra dans le drame parce que cette décennie avait pataugé dans un pacifisme fatigué causé par la guerre de 1914-1918. Tout était bon pour ne pas regarder les crises en face et l’« esprit de Munich » ouvrit toutes grandes les portes à la deuxième guerre mondiale.
Les historiens se demanderont, à partir du pitoyable Traité de Nice en l’an 2000, quelle étrange langueur d’abord, quel aveuglement ensuite, conduisirent les dirigeants européens à nier les uns après les autres des problèmes qu’ils auraient pu résoudre par le courage et la solidarité. On vit ainsi la Commission Barroso se plier à un Conseil de l’Union de plus en plus envahissant, de plus en plus nationaliste, de moins en moins courageux. La construction européenne continuait de s’embourber, la volonté d’intégration commençait à se détricoter. Pourtant, l’Union sut se battre pour endiguer à l’automne 2008 la crise financière venue des Etats-Unis, redresser et discipliner les plus imprudentes de ses banques. Après bien des tergiversations, elle se montra à peu près solidaire vis-à-vis des crises irlandaise, portugaise, et grecque : la colonne vertébrale qu’est l’euro tint bon et ces peuples acceptèrent tant bien que mal de souffrir pour rester dans l’Union parce qu’ils continuaient à croire en son esprit. Les observateurs sérieux se plaignaient depuis dix ans que les Etats aient pu refuser à FRONTEX les moyens dont cette agence avait besoin pour sauver des vies en Méditerranée et barrer la route à l’odieux trafic des passeurs de migrants. Mais ni le Conseil, ni la Commission, n’eurent le respect démocratique de proposer aux peuples une politique migratoire pour participer au malheur des pays de la rive sud-méditerranéenne, tout en sachant poser clairement des limites à l’immigration économique. Les mêmes observateurs s’inquiétèrent franchement qu’on ait décidé d’un espace de libre-circulation à l’intérieur de Schengen, sans avoir fortifié ses frontières extérieures par un contrôle sévère, infranchissable si ce n’est aux points de contrôle qu’on aurait dû bâtir depuis longtemps.

C’est alors que survint la crise des réfugiés. Elle fit comprendre à tout le monde que nos dirigeants, décidés à suivre certains mouvements d’opinion plutôt qu’à les conduire, n’avaient ni mémoire (l’Europe est un continent qui n’a cessé de déplacer des dizaines de millions de malheureux au XXème siècle), ni doctrine à mettre en pratique (combien de réfugiés étions-nous capables d’accepter, répartis comment ?), ni solidarité. Ce qui fit mal au cœur, c’était de constater que les populations, apeurées par le flou des politiques nationales sur la place des étrangers dans nos pays, se mirent à se replier les unes après les autres. Mais malgré tout cela, on pouvait encore invoquer l’esprit de la construction européenne, une philosophie que les Pères fondateurs nous avaient proposée après les drames du XXème siècle pour vivre harmonieusement ensemble, s’enrichir ensemble, se respecter ensemble, et diffuser hors du continent ces principes dans plusieurs pays du monde.
Tout cela, c’était avant. Avant le sommet des 18 et 19 février, qui sonnera comme un nouveau Munich brisant pour longtemps l’espoir de relancer la construction européenne. Les Britanniques de l’époque courageuse eurent Churchill. Les Britanniques d’aujourd’hui n’auront que Cameron. Dans une négociation de la honte, ce Premier ministre a inventé une machine infernale pour sauver sa peau face aux eurosceptiques de son parti. Comme certains Républicains français qui courent après le Front National, comme les nouveaux dirigeants polonais qui courent après l’autocrate hongrois Orban, comme une partie des conservateurs allemands effrayés par« Alternative für Deutschland », parmi d’autres disciples, M. Cameron n’est pas gêné de saccager l’Union par ses exigences domestiques. Et l’Union, elle, n’a pas été gênée de l’aider, à son propre détriment. Car les choses sont maintenant claires, l’Union européenne devient un supermarché où chacun peut aller chercher à la carte les exigences ou les dérogations qui lui conviennent pour éteindre vaguement les petits incendies politicards qui s’allument dans plusieurs pays d’Europe. Vous ne voulez pas de Schengen ? Demandez un « opt out », vous l’aurez. Vous ne voulez pas de la Charte des droits fondamentaux ? Prenez votre ticket d’exemption. Vous êtes fatigué de l’euro ? Il ne manquera pas de gens, membres actuels du club de la monnaie unique, pour réclamer la permission de s’en extraire, ou l’instauration de je-ne-sais quelle double-monnaie.
Si encore cette scandaleuse réunion apportait des résultats certains pour l’avenir du continent, on pourrait calmer sa colère. Mais à quoi assiste-t-on ? Les sceptiques de tout poil, derrière lesquels se masquent maintenant les anti-européens, se tapent sur les cuisses en réclamant la méthode de Cameron vis-à-vis de Bruxelles : les dégâts dans les opinions vont être terribles. Cette concession du dernier sommet de Bruxelles va-t-elle sauver quelque chose ? Si Cameron perd son référendum, il entraînera dans son sillage une cascade de renégociations conventionnelles que plusieurs pays seront tentés de demander à Bruxelles. Une période de secousse ébranlera l’Europe qui ne pourra en sortir que par le dessus : moins de technocratie et de normes, plus de décisions régaliennes. Si Cameron gagne, pourquoi les adversaires de l’intégration se gêneraient-ils pour emprunter la même voie ? En attendant, les combines politiciennes fleurissent. Le Maire de Londres, par calcul, rejoint le camp du « Brexit ». En France, une partie de la droite aimerait bien couper l’herbe sous les pieds de l’extrême droite en empruntant le chemin britannique. Mais attention : les dangereuses réalités arrivent en klaxonnant. Déjà, la livre sterling dégringole. Au total, ces dérogations aux Traités signés occasionnent de très graves blessures à l’Union et vont lui coûter. Si le vent du repli qui souffle sur ce continent se matérialise par la construction de nouvelles frontières nationales, on sait déjà que ça coûtera sur quelques années entre 1300 et 1500 milliards d’euros, essentiellement à cause de la contraction du commerce et des échanges.

Ce qu’il faudrait urgemment, ce serait profiter de ces décombres, les enjamber avec courage. Que quelques pays se rassemblent pour décider qu’ils raviveront les valeurs européennes dont nous avons tant besoin, en bâtissant une autre Europe. Une Union dont les membres, quel qu’en soit le nombre, prendraient à bras le corps l’avenir du continent, en mettant en commun les moyens dont ils disposent pour traiter les questions régaliennes, celles auxquelles nos pays ne peuvent pas répondre séparément. Vite, une sécurité et une défense européennes puisque nous sommes attaqués. Urgente, la construction de frontières extérieures imperméables autour du périmètre de libre-circulation de Schengen ; le Schengen actuel ou celui d’un autre périmètre. Imminents, un débat et une décision pour une doctrine sur l’immigration économique, et une autre sur l’accueil du nombre de réfugiés, assortie d’une règle de répartition. Pressante, la mise en place commune d’une politique de transition énergétique. Le tout couronné par un budget fédéral alimenté notamment par une taxe sur les transactions financières et, pourquoi pas, une autre sur les échanges carbone.
Je n’invoque pas les Pères fondateurs, j’envisage seulement un destin pour les années immédiates. Je ne rêve pas, je réfléchis seulement pour repousser un cauchemar. Mais tout ceci n’arrivera pas si vous, les citoyens, n’en manifestez pas l’impérieux désir. L’heure est venue de choisir son camp : l’avenir ou le déclin.

Jean-Marie Cavada
Président du Mouvement Européen-France
Député européen

 

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Crédit photo : Les échos