Dans un article publié sur le site du ME-F sous l’intitulé « Réflexions du ME-F/ Note sur l’échec de la fusion EADS-BAE », notre ami Louis Jourdan a cru devoir déplorer l’échec de projet de fusion, n’y voyant uniquement que « la force des égoïsmes et des nationalismes. Ces mêmes égoïsmes et nationalismes qui, aux XIXème et XXème siècles, ont conduit à trois guerres qui ont ravagé l’Europe… ! »

 

Son propos, à la tonalité somme toute modérée, à la différence de médias qui, à l’instar de l’éditorialiste du Monde, ont cru y voir la marque d’un « provincialisme » étroit de la Chancelière Angela Merkel, laisse néanmoins accroire que la seule issue souhaitable de cette tentative de fusion, du point de vue de la paix comme de celui de l’Union européenne, était une conclusion positive.

 

Une telle position reflète le sentiment général d’une opinion publique établie sur la base de commentaires et d’analyses quasi unanimement en faveur de ce rapprochement hypothétique, en raison surtout d’une appréciation de ses défis réduite aux seuls enjeux capitalistiques, économiques et financiers ; la question de l’opportunité industrielle et technologique y étant à peine soulevée, et celle, bien plus cruciale encore, de l’opportunité stratégique et politique du point de vue national, d’abord, et européen, ensuite, étant tantôt ignorée, tantôt passée par pertes et profits.

 

Elle n’en demeure pas moins uniquement la position individuelle d’un membre parmi d’autres du Mouvement-européen, et ne saurait constituer, de toute évidence, celle du Mouvement lui-même.

 

Car d’autres positions existent au sein de notre mouvement qui tiennent en bonne partie à une plus grande expertise de ce type de dossiers.

 

Très attaché, comme Louis Jourdan l’est également, j’en suis convaincu, à ce que notre Mouvement n’apparaisse pas comme une association déconnectée des réalités du monde, je n’ai pas résisté à la tentation de lui exprimer très cordialement mon étonnement par ces quelques mots !

 

Outre le fait que l’Europe industrielle, l’Europe politique et l’Europe stratégique ne sauraient se constituer sur la base de fusions menées tambours battants sans qu’elles aient été soumises préalablement à la rigueur d’une analyse profonde n’occultant pas cette évidence que notre monde, comme notre Europe, ne sont pas habités uniquement que par des bisounours, il importe tout d’abord de relever qu’il ne s’agissait pas d’un projet de fusion d’entreprises « comme les autres », ni même d’entreprises de défense « comme les autres » ! Mais bien d’un projet de fusion d’entreprises développant en leur sein les instruments opérationnels de la dissuasion nucléaire, notamment, dans un contexte très particulier.

 

Ensuite, comment ne pas relever que, loin de sortir du chapeau du magicien par le seul fait des lois darwiniennes, ce projet s’inscrit dans un agenda transatlantique qui ne doit rien au hasard des calendriers respectifs des différents protagonistes directs et indirects de ce dossier !

 

De même qu’il s’inscrit également dans un agenda européen particulièrement décisif quant à l’avenir politique et stratégique de l’Union européenne ! Le Royaume-Uni ne manifestant pas à cet égard une attitude qui invite spontanément à lui livrer clés en mains les joyaux de notre Union politique et stratégique.

 

Le ministre français de la Défense a rappelé ce qui était important pour la France et les positions qu’elle entendait défendre : « 1° la garantie de ses intérêts stratégiques propres, 2° la garantie de son poids dans la nouvelle structure, 3° répondre à des interrogations sur la future stratégie industrielle globale du nouveau groupe fusionné ».

 

Ignorer ces agendas et les enjeux qui y sont attachés, occulter les impacts probables d’un tel rapprochement sur les positions française et britannique à l’égard de la dissuasion nucléaire française et de la défense anti-missile balistique américaine, la disparition du seul véritable levier industriel de l’Union politique et stratégique en devenir auraient relevé d’une certaine irresponsabilité politique !

 

Il n’en a rien été ! Grâce à la perspicacité de décideurs politiques qui, en Allemagne comme en France, ont su faire montre de leur sens aigu de leurs responsabilités en pareille matière !

 

La sécurité nationale, comme la stabilité, la sécurité et l’autonomie stratégique de notre Union ont leurs exigences que la logique capitalistique ne connaît que trop peu, hélas !

 

Ce projet de fusion n’a pas abouti favorablement. De bonnes raisons ont présidé à cette conclusion.

 

Patrice CARDOT

le 17 octobre 2012

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